3 925 jours de guerre en Ukraine
Aujourd’hui, l’Ukraine fête la triste date des 1 000 jours de l’invasion russe à grande échelle. Mais la guerre a commencé bien plus tôt, dès 2014.
Au millième jour, l’Ukraine fortifie la banlieue de Kyiv.
Ce devait être rapide, les armées russes de Vladimir Poutine devaient balayer l’Ukraine, s’emparer de sa capitale et des 3 autres principales villes, Kharkiv, Dnipro et Odessa et changer le gouvernement en place, en intégrant l’est et le sud à la Russie.
Pourtant, tout a changé.
Les ukrainiens ont d’abord tenu dans les principales villes, au nord, à l’est et au sud, subissant parfois de lourdes défaites comme le franchissement des ponts du Dniepr, l’encerclement de + 6 000 soldats à Marioupol ou la traversée de la rivière Siverski Donets à Izioum.
Mais l’armée ukrainienne a forcé l’admiration.
Défendant héroïquement l’aéroport d’Hostomel au nord de Kyiv, tenant Tchernihiv et Soumy ainsi qu’une myriade de petites villes pour éviter la submersion de Kyiv.
L’Ukraine a tenu plusieurs mois avant l’arrivée de l’aide. Très rapidement, les ukrainiens ont mené des contre-offensives face à une armée russe désorganisée, sans soutiens, loin de chez elle. D’abord en desserrant l’étaux à Kyiv puis en libérant celui de Tchernihiv et Soumy, avant de repousser les russes des banlieues de Mykolaiv et Kharkiv.
Mais dès mai 2022, l’armée russe se reconcentre sur l’est du pays, la région du Donbass. Elle capture d’abord Marioupol dans une illustre bataille ou des frappes démesurées raseront la ville, tuant plusieurs dizaines de milliers de ses habitants.
En juin 2022, à Sievierodonetsk, c’est une nouvelle fois une puissance de feu largement supérieur à celle de l’armée ukrainienne qui entre en œuvre. La bataille Donbass 1 voit l’armée russe se repositionner sur l’est et utiliser sa puissance d’attrition.
En août, les ukrainiens préparent deux coups d’éclats, d’abord par surprise à Kharkiv, réalisant la plus grande percée depuis bien des années dans une guerre régulière entre deux armées modernes. Puis, à Kherson, notamment grâce aux armes occidentales, elle libère la seule capitale régionale capturée par la Russie.
Rêvant de libération du pays, voyant des dizaines de milliers d’hommes formés partout en Europe et l’annonce de la livraison d’armes modernes, les ukrainiens espèrent que la guerre se terminera en 2023.
Mais c’est sans compter la détermination de Vladimir Poutine qui a subit une humiliation totale durant toute l’année 2022, pouvant se consoler uniquement de la capture des vastes plaines de l’oblast de Zaporizhia et du nord de celui de Louhansk. Un nouveau chef d’état major russe est nommé, Surovikin. Ses ordres : préparer les défenses partout et gagner à Bakhmout, pour brandir une victoire bien symbolique. C’est avec un recrutement massif en prison par le groupe Wagner que l’offensive sur la ville se matérialise.
La bataille de Bakhmout, véritable « hachoir à viande » pour les deux armées coutera très cher aux ukrainiens, qui choisissent de ne pas céder un mètre face à des assauts constants des fantassins de Wagner. Résultat, Bakhmout tombe en mai 2023 après une offensive meurtrière.
Entre le 4 et le 8 juin 2023, deux contre-offensives sont lancés dans le sud, à Velika Novosilka et Orikhiv. La première est une diversion, dans la direction de Berdiansk et la seconde doit atteindre Melitopol et la mer d’Azov.
Malgré une préparation intense, les colonnes vont s’encastrer dans la ligne Surovikin, renforcée pour l’occasion, probablement avec l’aide du renseignement qui savait tout. L’Ukraine persiste jusqu’en septembre, limitant ses assauts à la longue face à l’impossibilité d’avancer.
Entre temps, l’armée russe se prépare, elle lance dès la fin de l’offensive ukrainienne une vaste opération, la troisième bataille de l’oblast de Donetsk de la guerre, ayant pour but d’éloigner la ville de Donetsk du front. Tout commence le 11 octobre 2023 à Avdiivka.
De fil en aiguille, l’armée russe exerce une pression importante, s’appuie sur ses nouveaux atouts, les drones FPV et les bombes guidées.
Malgré les pertes massives, à Avdiivka et Novomykhailivka, l’armée ukrainienne manque d’hommes et craquelle, mais ne s’effondre pas. Dans les prochaines semaines, Poutine pourra revendiquer la victoire de Donetsk, qui lui ouvrira les portes vers de nouveaux succès.
Pour interrompre le Momentum des russes, l’armée ukrainienne mène une opération audacieuse à Koursk sur le territoire russe, capturant 1 000km2.
Si cette opération s’est révélée audacieuse, son bilan est mitigé. L’armée ukrainienne a subit des pertes et doit concentrer de bonnes unités. D’un autre côté, elle attire l’armée russe loin du Donbass, l’oblige à combattre chez elle et met la pression sur les autorités.
Aujourd’hui, la moitié du saillant de Koursk a été repris. la majeur partie des combats se concentrent à l’est, avec des offensives sur Kourakhove, Pokrovsk, Toretsk, Tchasiv Yar et Koupiansk. Au sud, l’armée russe tente de réactiver le front.
Avec du retard, les ukrainiens fortifient, d’immenses lignes ont été créées pour l’occasion. Plusieurs villes sont fortifiées en ce moment même : Kherson, Nikopol, Zaporizhia, Pokrovsk, Kharkiv, Soumy, Konotop (et plusieurs autres ville de l’oblast de Soumy) et la capitale Kyiv.
Et maintenant ?
Est-ce le temps de négociations ? La guerre va-t-elle se finir en 2025 ? Pas sûr. Aucun des deux camps n’est prêt à négocier.
Mais les deux pourraient être forcés de le faire. En Europe et aux Etats-Unis, la lassitude de la guerre se fait plus forte.
Mais quel plan de paix serait assez réaliste pour être accepté ? Il est bien clair que la Russie n’est pas en capacité d’envahir toute l’Ukraine maintenant. Il est tout autant clair que l’Ukraine n’est pas en capacité de libérer ses territoires occupés. L’Ukraine est-elle prête à céder des territoires pourtant internationalement reconnues comme les siens ? La Russie est-elle prête à se retirer des territoires qu’elle occupe ?
Je n’en suis personnellement pas certains. Certains prônes un cessez le feu. mais un cessez, le feu, c’est reculer pour mieux sauter. Poutine reviendra, nous avons appris qu’il ne faut pas lui faire confiance.
Quel scénario probable ? Je pense que la guerre va se poursuivre, des tentatives de médiations vont intervenir, peut-être que les Etats-Unis vont forcer des conditions. Les deux camps sont persuadés d’avoir raison, les deux sont persuadés dans leur capacité de gagner, tant que le rapport de force est égal, il n’y aura pas de gagnant. Le gel du conflit est l’issue la plus probable, les deux camps espèrent arriver avec les meilleurs atouts en main pour les négociations.
Un drame humain
La guerre en Ukraine est avant tout un drame humain. Des centaines de milliers d’Hommes sont morts, beaucoup de militaire, mais aussi beaucoup de civils. La Russie doit être jugée pour le crime d’agression et les nombreux crimes de guerres commis. Mais soyez en convaincu, la Russie, Poutine et ses sbires ne seront jamais trainés devant quelquonque tribunal. C’est là que le réalisme dépasse l’idéalisme. On a beau espérer tout ce que l’on veut, sans le rapport de force et la puissance, on ne vaut rien.
N’oublions pas que la guerre n’est pas terminée.
L’Ukraine a gagné une bataille, celle pour sa survie et le contrôle de ses principales villes, mais elle perd actuellement celle du Donbass, qui a commencé il y a bien longtemps, et a ravagé cette région industrielle. Ma vision m’ordonne de ne pas mêler émotions et analyse, c’est pour cela que j’analyse de manière la plus objective possible. Attention, l’objectivité n’est pas la neutralité. Je ne suis pas neutre, je fais très bien la différence entre l’agresseur et l’agressé. Certains me reprocheront mon manque d’émotions. Je ne pense pas qu’il y ait un intérêt à ce que je base mes recherches sur celles-ci. En relations internationales, la raison, la justice et la vérité ne priment pas toujours.
En général et ce depuis bien longtemps, c’est le plus résilient qui l’emporte. Celui qui sait s’adapter, celui qui sait puiser dans ses réserves, celui qui sait se mobiliser et mobiliser ses alliés. Or, dans la guerre en Ukraine, les deux camps ont fait preuve de capacités d’adaptation en utilisant ces paramètres. Voilà pourquoi je ne sais pas qui va l’emporter.
Attention à ne pas tomber dans un pseudo réalisme consistant à dire que celui qui est naturellement plus fort va l’emporter dans tous las cas. Nos leviers d’actions permettent d’égaliser, voire de renverser cette situation… Et d’autres paramètres du brouillard de la guerre peuvent changer tout autant de choses.
Clément Molin