Depuis plusieurs mois, l’offensive Israélienne sur la ville de Rafah au sud de la bande de Gaza fait beaucoup parler. Nous allons tenter d’y voir plus clair sans tomber dans la polémique. Dans le cadre de la guerre se déroulant actuellement entre Israël et le Hamas, peu d’analyses retracent les évènements militaires. Au delà des coup d’éclats marqués par les pertes civiles des bombardements, une véritable guerre se joue à huis clos depuis le 7 octobre.

Les images sont terribles, des bombardements quotidiens touchent les camps de réfugiés palestiniens au sud de la bande de Gaza, ou sont réfugiés la majorité des civils. D’après le ministère de la santé Palestinien – dont il faut prendre les informations avec des pincettes (l’ONU a annoncé ne plus suivre les informations donnés par l’agence) – environ 36 654 Palestiniens ont été tués à Gaza. Benjamin Netanyahu, premier ministre Israélien d’extrême droite parlait lui d’environ 30 000, un chiffre relativement proche de celui des Palestiniens, mais il faut tout de même noter qu’il parle d’un pour un, un civil tué pour un « terroriste » tué. Michel Goya (ancien colonel de l’armée française et expert militaire) souligne lui plutôt le chiffre de 2 civils pour un combattant/ »terroriste » Palestinien tué. Côté Israélien, les pertes militaires de la guerre à Gaza sont évaluées à plus de 293 morts et plusieurs soldats capturés.
On l’aura compris, il y a une démesure dans le nombre de morts entre Israël et la Palestine, et entre les combattants et les civils côté Palestinien. La cause principale est la récurrence des frappes aériennes faisant parfois fi de la présence de civils. Ces frappes s’inscrivent cependant dans le cadre d’une opération militaire terrestre qu’il faut comprendre, tant dans ses implications politiques que militaires.
Il est important avant tout, de savoir que l’armée israélienne a presque entièrement quitté la bande de Gaza depuis plusieurs mois. Elle a conservé une force coupant la bande de Gaza en deux, autour de la rivière Wadi Gaza et une autre attaquant Rafah. La ville de Gaza, au nord du territoire est globalement vidée de sa population depuis les offensives Israéliennes de novembre et décembre 2023. En théorie, il ne reste plus de civils au nord de la rivière Wadi Gaza. En pratique, de nombreux civils ont refusé de fuir et sont restés à Gaza, notamment dans le camp de Jabalia, toujours sous contrôle du Hamas. La destruction du nord de la bande de Gaza, première zone nettoyée est importante, les opérations Israéliennes s’y poursuivent cependant régulièrement, avec des bases urbaines spécialement aménagées. Ces bases consistent en la destruction d’un quartier pour créer des digues et y placer des blindés et des tentes afin de pouvoir intervenir rapidement.

Un retrait de la bande de Gaza
Comme nous venons de le dire, Tsahal s’est globalement retiré de la plupart de ces zones autour de Gaza. Pourquoi ? Tout commence vraiment le 7 octobre, même si le conflit date d’un siècle en arrière, nous n’allons pas y revenir. On ne sait pas vraiment combien, mais probablement plus de 3 000 combattants Palestiniens de différents groupes montent leur opération à l’extérieur de la bande de Gaza, lourdement armés et bien organisés. Cette opération coutera la vie à plus de 1 000 combattants/terroristes du Hamas lors de la contre-attaque Israélienne (d’après les corps retrouvé en Israël). Côté Israélien, c’est un véritable attentat, qualifié de « pogrom » qui frappe le pays. 1 200 personnes sont tuées dont environ 373 forces de sécurités, le reste étant des civils, tandis que 3 400 civils/militaires sont blessés. Un nombre de 247 civils et militaires sont pris en otage et ramenés à Gaza, certains d’entre eux sont toujours retenus par le Hamas. Le soir même commence la campagne de bombardement de Gaza et la mobilisation des réservistes. Il faut comprendre qu’à ce moment là, Israël est humilié, plusieurs objectifs sont alors mis en avant : détruire le Hamas et libérer les otages.
La première opération terrestre, en dehors des incursions de chars démineurs, débute le 27 octobre 2023. Elle consiste à couper la bande de Gaza. Théoriquement, la majorité des civils Palestiniens a évacué la zone Nord autour de la ville de Gaza. Dans la bande de Gaza, trois ensembles urbains se distinguent, Gaza ville, Khan Younis et Rafah. Le 27 octobre débute alors une vaste offensive qui permet de « nettoyer » la plus grande ville de la bande de Gaza et ses environs. Mais Israël manque d’hommes, les menaces sur d’autres fronts (Liban, Cis-Jordanie, Syrie, Mer Rouge) l’obligent à ne pas y déployer toute l’armée. La seconde opération permet, en janvier et en février de prendre la ville de Khan Younis dans la partie centrale de la bande de Gaza, mais à chaque fois, l’armée Israélienne quitte la zone ne laissant qu’une force contrôler le corridor coupant la bande de Gaza en deux. A deux reprises donc, la force mécanisée israélienne pénètre dans la bande de Gaza ou elle détruit une partie de la force de Hamas avant de se retirer. La conséquence directe est la reprise, par les éléments du Hamas survivant, du terrain laissé par l’armée Israélienne. L’exemple frappant est celui de Gaza ville : l’armée Israélienne entre régulièrement dans la ville pour poursuivre le nettoyage, détruisant tunnels et bâtiments avant de se retirer. Mais certaines zones comme le camp de Jabalia sont toujours sous le contrôle du Hamas.
La stratégie d'Israël
Nous l’avons évoqué, l’armée Israélienne manque d’hommes. Israël, c’est 9.6 millions d’habitants, dont 3 millions au maximum mobilisables. L’armée d’active est composée de 170 000 soldats, dont 26 000 soldats de l’armée de terre renforcés de 100 000 conscrits, le service militaire étant obligatoire. La réserve terrestre est composée de 400 000 Hommes. L’armée de l’air dispose de 34 000 soldats et 10 000 sont dans la Marine. La conséquence directe de ce petit corps d’armée terrestre est qu’il faut jongler entre les unités d’actives et de réserve.
Politiquement, il est important de protéger la Cis-Jordanie pour protéger les colons Israéliens, militairement, il faut aussi penser à Gaza, le Liban et la Syrie. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons du 7 octobre, la menace du Hamas ayant été sous évaluée, les unités d’élites de Tsahal étaient en opération en Cis-Jordanie. Des zones d’ombres subsistent cependant quand aux failles dans le renseignement Israélien. Nous comprenons donc que la guerre à Gaza n’est qu’un front, non prioritaire pour Israël. La stratégie Israélienne est clairement éloignée de l’occupation qui est purement impossible. Lui est préférée l’opération éclair à l’aide de bulldozers et les frappes aériennes sur les commandants du Hamas. Le discours très offensif du gouvernement Netanyahu et les frappes aériennes massives menées n’ont cependant aucun impact sur l’état de combativité du Hamas. Eviter l’occupation, c’est éviter de perdre trop de soldats et de faire face à une nouvelle Intifada. Mais cela laisse des libertés au Hamas. La stratégie n’est donc plus de détruire le Hamas à court terme comme énoncé en octobre 2023, mais de lui faire subir une attrition à long terme pour le détruire sur plusieurs années. La guerre entre Israël et le Hamas est donc très loin d’être terminée. De plus, même si la popularité internationale d’Israël est au plus bas, les Etats-Unis, son principal soutien, devraient continuer d’appuyer Israël. Quel que soit le prochain président des Etats-Unis, Donald Trump ou Joe Biden, la sauvegarde d’Israël sera une priorité de l’administration. Israël peut dormir sur ses deux oreilles.
Attaquer Rafah pour couper le Hamas de ses approvisionnements
Une des question relative à la présence d’un puissant groupe armé à Gaza est son approvisionnement. On sait que Gaza est une prison à ciel ouvert, fermée côté mer et côté Israélien. Cependant, on peut imaginer que les armes à destination du Hamas aient été envoyé via l’Egypte par d’autres pays de manière reconnue ou non. Le poste frontière de Rafah sert ainsi de hub humanitaire, mais aussi militaire via une myriade de tunnels. Si officiellement, l’Egypte garde très bien la frontière et refuse de l’ouvrir, la présence de tunnels et l’aide humanitaire permettent d’armer et de ravitailler le Hamas. En attaquant Rafah, Israël sait qu’il s’attaque au plus grand foyer de réfugiés avec plus de 1,2 millions d’habitants. Tsahal sait aussi que plusieurs pays ont mis en garde Israël contre une attaque sur Rafah, dont l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Mais l’objectif doit être atteint: prendre possession de la ville et du corridor de Philadelphie à la frontière Egyptienne pour y détruire les tunnels, éviter le détournement de l’aide humanitaire et couper le Hamas de son approvisionnement potentiel. D’après les nombreuses vidéos publiées par l’armée Israélienne, cette zone de la frontière s’est avérée être un véritable gruyère. La majorité de Rafah a été détruite par Tsahal dans l’opération qui dure depuis 3 mois. La mission est toujours la même : les blindés et les bulldozers nettoient les rues et détruisent des quartiers, l’infanterie nettoie les maisons et les tunnels sont détruits. Mais à chaque fois, Tsahal se retire et le Hamas revient. Beaucoup de vidéos montrent d’ailleurs des combattants/terroristes du Hamas sortant de leurs tunnels pour placer des explosifs sous les chars Israéliens (cf vidéo au dessus avec l’utilisation innovante d’un drone). L’inquiétude pour Rafah devrait se poursuivre car nous savons très bien que les deux belligérants manquent cruellement d’humanités. Le Hamas se cache au milieu des réfugiés des zones « sûres » pour les civils, le groupe cache aussi ses armes et les otages au milieu des civils. Et de l’autre côté, Israël n’hésite pas à frapper ses cibles au milieu des civils, malgré la désapprobation mondiale.
Une guerre longue sur tous les fronts

Depuis plusieurs mois les rumeurs sont nombreuses sur une offensive Israélienne au Sud-Liban pour y éliminer la présence du Hezbollah. Si les menaces sont à prendre au sérieux, on peut douter de la capacité Israélienne à vaincre le Hezbollah au Sud-Liban. En attaquant un Etat souverain, Israël pourrait créer une guerre régionale. Le Hezbollah Libanais est allié au régime Syrien de Bachar Al Assad et à la République Islamique d’Iran. Directement à la frontière se trouvent des casques bleus de l’ONU, notamment des éléments Français en première ligne. Attaquer le Liban, c’est se mettre à dos la France et plusieurs pays Européens impliqués au Liban. Repousser la menace du Hezbollah de la frontière Israélienne reste cependant un objectif apetissant mais dangereux pour Netanyahu. Une attaque sur le front nord mettrai évidemment en danger la défense sur le front sud. En effet le Hezbollah, « parti des 100 000 missiles » (bien plus en réalité) peu mettre en difficulté Israël s’il le souhaite. Il faudrait donc mobiliser des renforts vers le nord, ce qui empêcherait la poursuite des opérations à Gaza. Voilà pourquoi la théorie actuelle est celle d’une guerre longue. Tsahal, consciente de sa faiblesse va profiter de sa force de frappe pour réduire peu à peu les poches du Hamas puis pour éliminer les éléments isolés. Le Hamas ne pourra pas s’appuyer à long terme sur une population voulant la paix malgré sa haine d’Israël.
Le pari de Netanyahu est donc d’installer la guerre à long terme par des opérations coup de point à Gaza en maintenant des forces de réserves pour morceler la bande de Gaza et éviter les mouvements internes du Hamas. A long terme, soit Israël se trouve incapable de battre définitivement le Hamas et décide de négocier pour une solution politique. Soit Israël parvient à installer un nouveau gouvernement plus conciliant. Mais la première option est préférable pour Israël. La guerre à Gaza légitimera l’élimination des Palestiniens de Cis-Jordanie et la colonisation du territoire, tandis qu’une présence résiduelle du Hamas, obstacle à la paix sera donné comme excuse pour ne pas reconstruire et quitter la bande de Gaza.
Clément Molin