La résolution du conflit frontalier Tadjikistan-Kirghizistan
BTR-80 kirghize détruit après les affrontements militaire du 5 mai 2021 à Kok-Tash – REUTERS/VLADIMIR PIROGOV
Dans quelle mesure le conflit frontalier entre le Tadjikistan et le Kirghizistan dans la vallée du Ferghana peut-il laisser place à la paix et au développement ?
Article de recherche rédigé par Clément Molin (@clement_molin)
Sommaire
1- Les accords de 2024–2025 comme tournant diplomatique. 4
2- La volonté politique affichée par les deux gouvernements. 5
3- Les bénéfices attendus pour les populations locales. 7
1- Une région historiquement disputée entre les deux communautés. 9
2- Une région au bord de la guerre ouverte. 10
3- Les incertitudes géopolitiques régionales. 12
III- Vers une paix fragile mais possible. 14
1- Un compromis en construction. 14
2- L’Ouzbékistan, médiateur de premier plan. 14
3- Une stabilité conditionnée. 15
Articles de recherche (académiques, revues scientifiques, chapitres d’ouvrage) 17
Articles de médias en ligne (blogs, think tanks, sites spécialisés) 18
Introduction
Au cœur de l’Asie centrale, la vallée du Ferghana s’impose comme un espace à la fois fertile et stratégique, mais aussi profondément conflictuel. Carrefour de routes commerciales, de circulations humaines et de ressources naturelles précieuses, cette vallée partagée entre l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan est marquée par un héritage frontalier explosif. Les frontières y sont héritées de l’époque soviétique, tracées dans les années 1920 et 1930 par des planificateurs qui ont souvent privilégié des considérations politiques au détriment de la cohérence ethnographique et géographique. Le résultat fut une mosaïque territoriale complexe, faite d’enclaves, de lignes contestées et d’interdépendances vitales autour de l’eau et des pâturages. Depuis l’indépendance des républiques postsoviétiques en 1991, la vallée du Ferghana s’est transformée en l’un des principaux foyers de tensions de la région, entraînant régulièrement des affrontements armés, dont les plus meurtriers ont eu lieu en 2021 et 2022.
Le conflit frontalier entre le Kirghizistan et le Tadjikistan illustre les dynamiques contradictoires qui traversent l’Asie centrale : aspirations à la souveraineté et héritages coloniaux, rivalités locales et ingérences régionales, militarisation des territoires et besoins vitaux des populations. Longtemps gelé, ce différend a basculé dans une nouvelle phase à partir de 2023, lorsque les deux États ont multiplié les négociations bilatérales, appuyés par l’Ouzbékistan. Ces efforts ont culminé avec la signature, le 13 mars 2025, d’un traité frontalier historique à Bichkek entre les présidents Emomali Rahmon et Sadyr Japarov. Celui-ci prévoit non seulement la délimitation officielle des 978 km de frontière commune, mais aussi des mécanismes de coopération sur des sujets aussi cruciaux que l’accès à l’eau, l’énergie ou la circulation transfrontalière. Cet accord, salué par les organisations internationales, pourrait représenter un tournant diplomatique majeur pour l’avenir de la vallée du Ferghana et, plus largement, pour la stabilité de l’Asie centrale.
Cependant, la question demeure entière : ces avancées diplomatiques suffiront-elles à transformer un conflit récurrent en une paix durable ? Car au-delà des proclamations officielles, de nombreux obstacles subsistent : méfiances enracinées entre communautés locales, fragilité des régimes autoritaires à Bichkek et Douchanbé, instrumentalisation nationaliste des différends territoriaux, ou encore pression démographique et crise hydrique croissante. Autant de facteurs qui risquent de fragiliser les acquis récents et de faire resurgir le spectre de la guerre.
Dès lors, la problématique de ce travail peut être formulée ainsi : dans quelle mesure le conflit frontalier entre le Tadjikistan et le Kirghizistan dans la vallée du Ferghana peut-il véritablement laisser place à la paix et au développement ?
Pour y répondre, il conviendra d’abord de mettre en lumière les signes d’une résolution progressive du différend, notamment à travers les accords de 2024–2025, la volonté politique affichée et les bénéfices espérés pour les populations (I). Mais il faudra également analyser les limites et fragilités persistantes, inscrites dans l’histoire longue de la région, dans la militarisation récente et dans les incertitudes géopolitiques (II). Enfin, nous envisagerons les perspectives d’une paix certes fragile, mais rendue possible par des compromis en construction, par le rôle médiateur de l’Ouzbékistan et par la mise en place de mécanismes conditionnant la stabilité future (III).
I. Les signes d’une résolution progressive du conflit
1- Les accords de 2024–2025 comme tournant diplomatique
Le 13 mars 2025, le président Tadjik Emomali Rakhmon (au pouvoir depuis 32 ans) rendait visite à son homologue kirghize, le President Sadyr Japarov (au pouvoir depuis 4 ans) à Bishkek au Kirghizistan. Les deux leaders se rencontraient pour finaliser la signature d’un traité bilatéral sur la résolution du conflit frontalier entre les deux Etats. Quelques heures plus tard, des milliers de kirghizes et tadjikes se pressaient à la frontière bilatérale, fermée depuis les derniers conflits frontaliers en 2021 et 2022. Dans ces deux Etats de l’ex-URSS, les populations sont mélangées et les liens familiaux dépassent souvent le cadre des frontières. La fermeture de l’interface humaine frontalière bouleverse des vies, des équilibres et des familles. Le président Rahmon s’est ainsi félicité, « Le traité frontalier créera une solide fondation pour une future expansion de nos relations interétatiques et ouvre une nouvelle page des relations Tadjikes-Kirghizes »[1]. Le président kirghize a lui ajouté que « la signature de l’accord sur la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan deviendra un évènement historique clé » et que cela constitue une « étape qui contribue au renforcement sécuritaire, la stabilisation et le développement, pas seulement de nos états mais de toute la région d’Asie Centrale »[2].
La signature d’un tel traité met fin à un siècle de dispute et 33 ans – depuis l’indépendance des deux pays de l’URSS – de conflit frontalier constant, qui a fait des dizaines de morts et déplacé des milliers de civils. Ce conflit trouve ses sources dans de nombreuses causes locales et régionales, impliquant par ailleurs un troisième voisin, l’Ouzbékistan. Le 31 mars 2025, deux semaines après la signature du traité Tadjikistan-Kirghizistan, les deux leaders se sont retrouvés à Khujand, grande ville Tadjike de la région, avec le président Ouzbèke, élargissant le traité aux trois Etats et établissant une déclaration officielle d’amitié (Annexe 1). L’importance des traités signés réside dans le courage politique des deux leaders qui ont mis de côté les considérations territoriales et politiques qui courent depuis des décennies pour la stabilité de la région. Le porte-parole de la présidence Kirghize a fait remarquer que la résolution du conflit ouvre la voie vers « l’amitié, la coopération et le développement »[3]. Pour les deux Etats enclavés, frontaliers de la Chine et en plein développement, la fin d’un conflit territorial signifie l’ouverture de nouvelles opportunités d’intégration régionale centré sur la vallée du Ferghana et incluant également l’Ouzbékistan, la puissance de la région.
Le traité de Bichkek, signé le 13 mars 2025 permet une délimitation claire et officielle de la frontière bilatérale longue de 978 km, dont 519 km qui avaient déjà été négocié en 2011. En tout, sur les 459km de frontière bilatérale restants, comprenant des zones de vallée stratégique, un fleuve crucial pour le développement de la région et d’importants foyers de populations de diverses ethnies, on retrouvait 58 points de divergences, que les deux Etats n’avaient pas réglé[4]. Progressivement, la question frontalière a été réglée par une commission bilatérale. Si en 2020, il était mention de 519 km déjà délimités, le média local Kloop[5] mentionne en 2022 un chiffre de 664 km pour la longueur totale délimitée. Cela laisserait donc environ 300 km à délimiter après 2022. En décembre 2023, alors que les négociations entre le Tadjikistan et le Kirghizistan se poursuivaient, les deux parties ont annoncé des accords portant sur 24,01 km (le 5 décembre) et 47,05 km (le 14 décembre)[6]. Le 13 décembre 2023, les deux Présidents du Comité de sécurité d’État annonçaient que 90% de la frontière avait été délimité[7]. Le 5 août 2024, les ministres des affaires étrangères des deux parties annonçaient que 94% de la délimitation était achevée. Le 4 décembre 2024, après une rencontre dans la ville kirghize de Batken, située à la frontière, les deux gouvernements ont annoncé la fin du processus de délimitation de la frontière. A partir de ce moment-là, la phase la plus compliquée du processus démarre, il faut mettre en place le traité sur le terrain et que les deux chefs d’Etats ratifient les accords. C’est chose faite le 13 mars 2025, marquant un tournant diplomatique dans la région, 3 ans après la signature d’un accord similaire entre le Kirghizistan et l’Ouzbékistan (Annexe 2).
A la suite de la ratification de l’accord, une série d’échanges de territoires ont eu lieu le long de la frontière, sur deux secteurs, à Kaïragatch avec 190↔190 ha, et dans le secteur de Batken/Isfara avec 142↔142 ha, incluant le transfert intégral du village de Dostuk au Tadjikistan (Annexe 3). Comme principal symbole d’apaisement, nous pouvons évoquer la réouverture de la frontière bilatérale aux échanges économiques et au déplacement des personnes, un tournant pour les communautés locales.
2- La volonté politique affichée par les deux gouvernements
Pour résoudre ce vieux conflit post-soviétique, kirghizes et tadjikes ont multiplié les réunions, rencontres et déclarations bilatérales depuis le dernier conflit de septembre 2022. L’objectif affiché par les deux présidents : une résolution pacifique de la question après l’échec de la question militaire lors des dernières escarmouches frontalières. On peut différencier dans ce processus les jalons principaux de la négociation et les jalons secondaires. Tout commence le 3 octobre 2023 avec la signature du mystérieux « Protocol No. 44 »[8] par les chefs des services de sécurité Tashiev et Yatimov. Il est présenté comme base juridique et technique permettant d’avancer dans la résolution des sections litigieuses de la frontière[9]. S’en suit le 4 décembre 2024 une réunion à Batken : les parties annoncent avoir « finalisé la description » des sections restantes de la frontière et donnent instruction aux groupes de travail de rédiger les documents finaux. Entre le 21 et le 24 février 2025 un processus de finalisation technique prend place à Bishkek/Ala-Archa avec une apposition des initiales sur le projet d’accord ; accords accessoires (routes, eau, énergie) initialés par Yatimov et Tashiev, les co-présidents des délégations ont « initialé » (pré-paré pour signature) les documents finaux et un ensemble d’accords de coopération (accès aux infrastructures, routes, eau). Le 13 mars 2025, comme évoqué ci-dessus, se déroule la visite d’État et la signature par les présidents Sadyr Japarov et Emomali Rahmon du Traité sur la frontière (cérémonie à Bichkek)[10].
Si ces 4 dates principales constituent la colonne vertébrale des accords, il faut bien comprendre qu’elles sont entrecoupés de dizaines de rencontres à plus bas niveau entre les délégations. Fin 2022, plusieurs communiqués régionaux (et appels internationaux) demandent la désescalade et l’engagement dans des négociations formelles c’est le début d’un cycle continu de réunions techniques.
À partir de décembre 2023, les deux pays ont annoncé que plus de 90 % de la frontière était déjà décrite, tout en promettant une accélération du processus. Le 23 novembre 2024, une réunion s’est tenue à Buston (Tadjikistan) entre les co-présidents des délégations, Kamchybek Tashiev et Saimumin Yatimov, qui ont donné instruction à leurs équipes de finaliser les descriptions et les cartes. Quelques semaines plus tard, en décembre 2024, une rencontre organisée à Batken a permis d’annoncer officiellement l’achèvement de la description des segments restants et de lancer la phase de contractualisation. Durant cette période, de novembre à décembre, de nombreux comptes rendus issus des ministères, des comités de sécurité et des médias locaux ont fait état d’échanges soutenus, avec des visites réciproques d’experts topographes, cartographes et juristes. Au début de l’année 2025, entre janvier et février, une série de réunions techniques a réuni les groupes de travail, qui se sont accordés sur les listes de parcelles, les échanges « hectare pour hectare » et les modalités de démarchage et de démarcation sur le terrain. Le 21 février 2025, à Ala-Archa près de Bichkek, un rendez-vous de finalisation a marqué une étape importante : les délégations ont pu « initialer » le projet d’accord, tout en insistant publiquement sur le climat d’amitié et les perspectives de coopération. Trois jours plus tard, le 24 février, Yatimov et Tashiev ont apposé leurs initiales sur le texte, ainsi que sur des accords accessoires relatifs aux routes, à l’accès à l’eau et à l’électrification. Le processus a culminé les 12 et 13 mars 2025, lors de la visite d’État du président tadjik Emomali Rahmon à Bichkek. Le programme officiel a inclus plusieurs rencontres bilatérales et la signature de documents de coopération. Le 13 mars, Rahmon et son homologue kirghiz Sadyr Japarov ont paraphé le Traité sur la frontière, s’engageant à ne pas déployer d’artillerie lourde et à coopérer pour la réouverture des liaisons routières et la gestion de l’eau. Le lendemain, le 14 mars, l’accord a été salué par de nombreux acteurs internationaux — Union européenne, Nations unies, diplomaties étrangères — qui ont appelé à une mise en œuvre rapide et respectueuse des populations locales. À la fin du mois de mars 2025, les deux gouvernements ont annoncé le dépôt du texte dans leurs parlements nationaux pour ratification, en précisant le calendrier de la démarcation et de la pose des bornes. Enfin, le 31 mars 2025, un sommet trilatéral avec l’Ouzbékistan a été annoncé, afin de consolider la coopération régionale et de donner une portée élargie à ces accords bilatéraux.
Cette volonté politique de résoudre le conflit se traduit aussi par une volonté de tourner la page du conflit territorial. Comme souvent dans l’ex-URSS, des conflits territoriaux minent les progrès et relations bilatérales, on pense à l’Ukraine et la Russie jusqu’en 2014, à la Géorgie et la Russie, à l’Arménie et l’Azerbaïdjan ou encore aux 3 Etats autour de la vallée du Ferghana que nous évoquons ici. Souvent, c’est le pouvoir politique russe à Moscou qui cherche à diviser pour mieux régner dans son ex « chasse gardée ». L’accord Bichkek-Douchanbé est un cas d’école de l’émancipation du piège post-soviétique des conflits territoriaux.
La résolution du conflit territorial de la vallée du Ferghana ne pouvait pas se faire sans l’Ouzbékistan, l’Etat en aval qui a lui aussi réglé ses contentieux avec Bichkek en 2022[11]. Les deux Etats ont signé un accord historique mettant fin à leurs différends frontaliers hérités de l’époque soviétique. Ce traité a permis de délimiter officiellement plus de 95 % de leur frontière commune, en prévoyant des échanges de parcelles et des mécanismes de coopération sur l’eau et l’énergie. Présenté comme un modèle de règlement pacifique en Asie centrale, il a ouvert la voie à une amélioration sensible des relations bilatérales et à une intégration régionale renforcée, notamment dans la vallée de Ferghana. Comme cette vallée historiquement stratégique est partagée entre trois Etats, l’Ouzbékistan s’était impliqué très tôt comme médiateur discret, cherchant à éviter que le conflit ne déstabilise davantage la région. Tachkent avait proposé des rencontres tripartites, encourageant ses voisins à engager un dialogue bilatéral. Le Kazakhstan, pour sa part, avait mis en avant le besoin d’intégration régionale et de stabilité, tandis que le Turkménistan, plus en retrait, avait adopté une position de neutralité vigilante. La Russie, médiateur historique de la région et leader de l’OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective) dont le Tadjikistan et le Kirghizistan font partie n’a pas montré beaucoup d’implication. Embourbé en Ukraine, la Russie a gardé un rôle de retrait, se limitant à appeler au calme. Moscou a néanmoins offert un soutien technique ponctuel, notamment en matière de cartographie et d’archives soviétiques, précieuses pour délimiter juridiquement la frontière.
3- Les bénéfices attendus pour les populations locales
L’accord de mars 2025 met aussi à profit le retour d’une relation économique et commerciale. Outre la question territoriale, le second point des accords concerne la réouverture des routes commerciales, avec la reprise immédiate des activités aux points de contrôle de Kyzyl-Bel et de Kairaghach, fermés depuis 2021. Enfin, il y a la gestion conjointe des ressources en eau, avec la création d’une commission bilatérale chargée de superviser le bassin versant de la rivière Isfara, zone de tensions récurrentes[12]. La fermeture des points de passage frontaliers en 2021 a entraîné des pertes considérables et a quasiment anéanti les échanges commerciaux bilatéraux. Les autorités espèrent désormais voir ces échanges atteindre 500 millions de dollars d’ici 2030, contre seulement 12 millions de dollars en 2023 et 1,7 million de dollars en 2024. Quelques heures après la signature du traité, le passage frontalier de Kairagach, rouvert, a été pris d’assaut par des foules. Par ailleurs, la reprise des vols entre les deux capitales et les nouvelles liaisons aériennes envisagées, comme celle entre Douchanbé et Tamchi en été, devraient dynamiser les échanges culturels et commerciaux. Pour les deux pays, la signature de la déclaration de Khojand avec le président Ouzbèke le 31 mars 2025 marque par ailleurs l’élargissement des accords avec l’Ouzbékistan pour dynamiser la vallée du Ferghana, gérer conjointement le problème de l’eau, s’accorder sur la délimitation des frontières et se préparer à de nouveaux projets d’intégration économiques, comme le projet Casa 1000[13] sur les énergies.
II. Les limites et fragilités persistantes
1- Une région historiquement disputée entre les deux communautés
Le conflit frontalier dans la vallée du Ferghana existe de longue date. Dans cette vallée, de nombreux peuples coexistent depuis des centaines d’années. L’occupation russe puis soviétique s’est agrémenté par la mise en place de frontières, en 1920 notamment (Annexe 4). Cette frontière n’est qu’une délimitation pour des peuples habitués à se déplacer, qui utilisent les ressources locales et les routes historiques. Depuis l’indépendance du Tadjikistan et du Kirghizistan en 1991, un rideau s’est abattu sur la région, on se retrouve alors d’un côté ou de l’autre d’une ligne imaginaire qui n’a cessé de bouger durant les dernières décennies. Historiquement, les Tadjiks sont sédentaires et les kirghizes nomades, la différence entre les deux peuples se voit aussi dans le fait que le Tadjik soit une langue persane et le kirghize une langue turcique. Lors de l’arrivée des soviétiques, les kirghizes ont été sédentarisés de force. L’un des principaux conflits historiques n’est pas visible à travers les rivalités entre gouvernants des deux SSR puis des deux pays, mais dans la rivalité locale entre les populations. Les kirghizes sont des montagnards, ils contrôlent ainsi les pâturages et les sources d’eau dont sont dépendants les tadjikes, plus nombreux et urbains, dans ce cas précis. Le Kirghizistan dispose d’une législation pour les pâturages, interdisant notamment le pâturage aux tadjikes venant de la frontière et ce n’est pas le cas de son voisin, notamment à cause de la guerre civile de 1992 à 1999 qui a opposé communistes à démocrates islamistes et empêché les réformes agraires.
Les conflits liés aux ressources pastorales dans les zones frontalières surviennent principalement lorsque les éleveurs tadjiks font paître leur bétail sur des pâturages situés en territoire kirghize. En effet, comme il n’existe aucun pâturage disponible du côté tadjik dans cette région frontalière, les communautés rurales tadjikes dépendent directement des ressources pastorales kirghizes. L’autre conflit est lié à l’eau : Le Kirghizistan et le Tadjikistan partagent environ 40 cours d’eau. Certains de ces cours d’eau prennent leur source au Kirghizistan et se jettent dans le Tadjikistan, et vice versa. De nombreux agriculteurs kirghizes se plaignent que les habitants du Tadjikistan, situés en amont, consomment une quantité excessive d’eau, ce qui réduit le volume d’eau disponible pour les agriculteurs kirghizes situés en aval. Inversement, les communautés tadjikes situées en aval déplorent le manque d’eau qui arrive sur leurs territoires. Ce conflit survient chaque année durant la période d’irrigation, d’avril à juin[14]
En un certain sens, les problèmes à la frontière entre le Tadjikistan et le Kirghizistan ne sont pas nouveaux. Ces territoires ont été le théâtre de conflits en 1936, 1938, 1969, 1975 et 1989. Les différends territoriaux ont engendré des confrontations ouvertes, comme celles qui ont opposé les villages d’Ak-Sai et de Voruh en 1975 et 1989, ou encore ceux d’Uch-Dobo et de Khoja-i Alo en 1989, lorsqu’un conflit d’intérêt concernant l’eau a dégénéré en violence, avec l’utilisation de pierres, d’outils agricoles et d’armes à feu. Après l’indépendance, des conflits liés à l’accès et à l’utilisation des ressources ont opposé les communautés frontalières kirghizes et tadjikes en 2004, 2005, 2008, 2011, 2014 et 2015. Au cours de ces années, les médias locaux ont rapporté plus de 70 incidents dans la zone frontalière. Certains incidents ont même été surnommés « guerre de l’abricot » (2004), lorsque des agriculteurs tadjiks ont planté des abricotiers sur un terrain contesté, avant que les habitants kirghizes ne les arrachent. Un autre incident a été appelé « guerre des pelles » [2] (2014), lorsque les habitants des deux communautés se sont affrontés à coups de pierres et de bâtons, brûlant même des abris pour animaux. Les communautés frontalières kirghizes et tadjikes bloquent fréquemment les routes ou l’accès à l’eau pendant la période d’irrigation, ce qui pose à chaque fois le risque d’exacerber les tensions et de déclencher des conflits violents. Lors d’un conflit en 2014, environ 1 000 civils, dont de nombreux jeunes, ont été impliqués. Ces conflits locaux sont parfois calmés par les pouvoirs publics, mais sont aussi parfois une excuse pour les armées des deux pays, qui peuvent recourir à des armes lourdes.
Si les affrontements intercommunautaires sont fréquents, ils sont le résultat de l’échec des négociations successives. Ainsi, les soviétiques avaient échoués à mettre d’accord les deux SSR sur la délimitation précise de la frontière. Dans les négociations de bases, aucun des deux camps n’était d’accord, notamment parce qu’ils utilisent des cartes différentes. Ce legs historique est à l’origine de revendications territoriales conflictuelles : le Tadjikistan réclamant le rétablissement de la « justice historique », telle que représentée sur les cartes de 1924-1927, qui montrent que de nombreux territoires contestés appartenaient à la République socialiste soviétique du Tadjikistan. Le Kirghizistan, quant à lui, se réfère aux cartes de 1958, établies après plusieurs vagues de réinstallation, notamment des nomades kirghizes dans certains villages. On attribue souvent ce problème aux intentions des planificateurs soviétiques, qui auraient délibérément établi des frontières mal définies et inappropriées, sans examiner les arguments justifiant les révisions frontalières successives de l’époque soviétique. Aujourd’hui encore, malgré les accords sur le tracé de la frontière, il va être plus compliqué que jamais de faire accepter celui-ci aux populations locales. Le retour du conflit n’est qu’inéluctable, entre risque de pénurie d’eau, augmentation de la population et gouvernance autoritaire des deux côtés de la frontière.
2- Une région au bord de la guerre ouverte
Si pendant des années, le conflit frontalier est resté endormi ou de faible intensité, principalement cantonné entre les communautés civiles, il n’est pas rare que des affrontements opposent les deux armées. En réalité, les escarmouches frontalières de faible intensité existent depuis des années, mais elles ne sont en rien comparables à la spirale de violence qui a été atteinte entre 2020 et 2022, qui a entrainé la mort de centaines de personnes. La plupart des escarmouches se déroulent dans la région autour des villages kirghizes d’Ak-Sai, Kök-Tash et Samarkandyk ; des villages tadjiks de Chorku et Surkh ; et de l’enclave tadjike de Vorukh, qui n’est reliée au territoire principal du Tadjikistan que par une seule route. C’est la petite portion de la frontière bilatérale qui se situe le long de la vallée du Ferghana[15] qui est disputée.
Les conflits de 2021 et 2022 prennent leurs sources dans la montée autoritariste dans les deux Etats. Au Kirghizstan, en 2020, des manifestations populaires demandent le départ du président Sooronbay Jeenbekov après des élections législatives truquées. Les manifestants libèrent notamment Sadyr Japarov, ex-député et opposant emprisonné depuis plusieurs années. Celui-ci devient rapidement président par intérim et est élu président de la République en 2021. Il instaure dès lors une réforme constitutionnelle mettant fin au régime parlementaire instauré après la révolution de 2010 et met en place un régime présidentielle qui devient avec le temps de plus en plus autoritaire. La société civile, les journalistes et les opposants sont réprimés et arrêtés. De même, le pluralisme subit une érosion dans les médias et les partis politiques, alors qu’une loi sur les agents de l’étranger, inspirée de la loi russe, est adoptée en 2024. Japarov cherche ainsi à renforcer sa crédibilité et son pouvoir, la situation à la frontière est une aubaine pour cela[16]. Au Tadjikistan, Emomali Rakhmon, 72 ans, est président du pays depuis 32 ans. Arrivé durant la guerre civile tadjike, il s’en est servit pour légitimer son autoritarisme. Aujourd’hui, l’opposition est inexistante, lui et ses proches contrôlent l’économie du pays et il se prépare à donner le pouvoir à son fils, Rustam Emomali, actuellement maire de Douchanbé, la capitale. Cette transition politique est à haut risque pour un président impopulaire.
Ainsi, alors que les deux Etats s’enfoncent dans l’autoritarisme, un conflit frontalier est vu comme une aubaine pour affirmer sa légitimité politique. Dès son arrivée au pouvoir Japarov se rend en Ouzbékistan, ou il signe un soudain accord sur la frontière. Cet accord provoque des manifestations au Kirghizistan ou il est mal accueilli. Alors, les jours suivants, Japarov décide de mettre la pression sur le Tadjikistan. Il propose au Tadjikistan deux options : soit renoncer à toute revendication territoriale sur la région de Vorouk, soit échanger ce territoire contre une zone frontalière de même superficie ailleurs. L’attitude agressive du nouveau gouvernement kirghiz fut un atout précieux pour Rahmon, président vieillissant et de plus en plus impopulaire. La semaine suivante, Rahmon se rendit à Vorouk et y déclara solennellement que « Vorouk restera partie intégrante du Tadjikistan ». Quelques jours plus tard, signe que l’opération était préparée, les forces armées tadjikes lançant des attaques le long de la frontière et bombardant la ligne de contact (Annexe 5). Les tadjikes avaient mobilisés au préalable des chars, de l’artillerie lourde et beaucoup d’hommes au préalable, leur permettant de lancer une offensive contre le Kirghizstan. L’analyse de données OSINT[17] nous permet de confirmer l’arrivée massive de renforts et l’utilisation par les deux camps d’armes lourdes pendant les deux jours de combats, le 29 et le 30 avril 2021. On voit notamment sur les images un hélicoptère tadjike, des chars, blindés et des lances roquettes « Grad ». La guerre dure deux jours et se conclue par un cessez le feu, le retrait des troupes des deux camps sur la ligne précédente. En tout, 33 civils kirghizes et 10 civils tadjikes trouvèrent la mort, avec 190 kirghizes et 87 tadjikes blessés. Les pertes militaires sont globalement inconnues, même si un BTR-70 tadjike a été détruit dans les affrontements. Pourtant, la tentative de détente échoue et le conflit frontalier fait son retour dès l’année suivante par une nouvelle guerre, plus violente, qui durera 6 jours. En 2022, une série de clash frontalier se déroulent le 27 Janvier, le 10 mars, le 3 juin, le 14 juin et enfin du 14 au 20 septembre 2022. Le 14 septembre 2022, après la mort d’un garde-frontière tadjike qui avait franchi la frontière, les forces tadjikes ont utilisé des chars et de l’artillerie pour pénétrer dans un village kirghize et bombarder la ville de Batken. Bien que le Tadjikistan dispose de moyens d’artillerie supérieurs, le Kirghizistan a utilisé pour la première fois ses drones de combat Bayraktar TB2 (UCAV) récemment acquis à la Turquie pour riposter à des lance-roquettes multiples (MRL). Ne disposant d’aucun système de missile sol-air (SAM) capable d’abattre le TB2 dans la zone, les forces tadjikes se sont révélées très vulnérables face à l’ennemi invisible qui se trouvait au-dessus.
Les affrontements frontaliers se sont poursuivis pendant deux jours, après quoi les parties ont pu convenir d’un cessez-le-feu dans la nuit du 16 septembre 2022, qui n’a duré qu’une journée. Les deux parties refusant toute nouvelle escalade, des accrochages mineurs ont continué jusqu’au 20 septembre, date à laquelle un accord de paix plus durable a été signé. Le Kirghizistan et le Tadjikistan ont tous deux déclaré qu’ils poursuivraient leurs efforts pour résoudre les problèmes frontaliers par des moyens pacifiques, acceptant de retirer davantage de matériel et de forces militaires de la frontière en signe de confiance. Côté kirghize, 63 personnes ont été tuées, le pays a perdu deux chars T72, un blindé et plusieurs camions dans l’attaque. Le Tadjikistan de 83 à 200 personnes, notamment après les frappes de drones TB2 kirghizes, qui ont détruit un MRL et un camion tadjike[18] (Annexe 6). Ce violent affrontement militaire a provoqué la déclaration de l’Etat d’urgence dans la région kirghize de Batken et l’évacuation de 137 000 résidants en quelques jours.
3- Les incertitudes géopolitiques régionales
Lors des deux derniers conflits frontaliers, la Russie a montré une très grande distance, voire même une absence remarquée. Moscou, habitué des conflits post-soviétiques, qui envahit l’Ukraine en 2014 puis 2022, qui intervient pour sauver le pouvoir Biélorusse en 2020 et Kazakh en 2022 et qui joue dans le Caucase entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’a pas réagit et n’est pas intervenu lors des affrontements du Ferghana. Le Kirghizistan est un allié de premier plan de la Russie, qui dispose d’une base aérienne dans le pays. Le Tadjikistan abrite également une base russe, qui a cependant bien diminuée avec l’envoi d’une partie des forces vers l’Ukraine pour combattre. Lors des affrontements frontaliers la Russie est restée un acteur surtout rhétorique et diplomatique, sans chercher à s’impliquer directement dans le règlement militaire du conflit. Moscou a appelé les deux parties à cesser les hostilités et s’est proposé comme médiateur, mais n’a pas mobilisé de forces pour imposer un cessez-le-feu. Ce choix s’explique en partie par la concentration de ses ressources militaires sur la guerre en Ukraine, qui limitait sa capacité à projeter de la puissance dans d’autres théâtres. Il reflète aussi une prudence politique : intervenir militairement aurait risqué d’aliéner l’un des deux pays alliés, ce qui aurait fragilisé l’influence russe dans la région. L’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), que les deux États concernés ont rejoint pour bénéficier d’un cadre de sécurité commun, a adopté une attitude similaire. Ses réactions se sont limitées à des communiqués de préoccupation, à l’expression de condoléances et à des offres de médiation, mais l’organisation n’a pas activé de mécanismes opérationnels concrets pour séparer les forces ou protéger les civils. Ce rôle passif s’explique par la nature bilatérale du différend, qui rend difficile une intervention collective prévue plutôt pour répondre à une agression extérieure, et par le manque de volonté de ses membres de transformer l’organisation en véritable outil de gestion des crises. Cette passivité a contribué à laisser l’initiative aux négociations bilatérales entre Bichkek et Douchanbé, qui ont fini par ouvrir la voie à des protocoles de démarcation, mais elle a aussi mis en lumière les limites de la Russie et de l’OTSC à s’imposer comme garants de la stabilité en Asie centrale.
III- Vers une paix fragile mais possible
1- Un compromis en construction
L’histoire récente des conflits dans la vallée du Ferghana a été entachée par la mort. Celle de soldats, souvent jeunes, lancés par leur pouvoir à l’assaut de la frontière, mais aussi celle d’innocents, des civils tués dans les bombardements. L’impossibilité des deux Etats à prendre des mesures concrètes, la persistance du conflit dans le long terme et la fièvre populiste et nationaliste ont provoqué l’irréparable. Les populations locales, galvanisées par leurs leaders respectifs, ont multipliés les attaques, coupant l’eau à leur voisin, exploitant plus l’eau que de besoin, installant des caméras de surveillances… Pourtant, la solution d’un tel conflit, qui aujourd’hui trouve principalement sa source dans une « guerre de l’eau » n’est pas et ne peut pas être l’affrontement militaire. Les deux pays sont les plus pauvre de l’espace ex-soviétique, les moins développés, ceux avec la plus grande instabilité politique (pour le Kirghizistan) et militaire (pour le Tadjikistan avec insurrection djihadiste, guerre civile, proximité avec l’Afghanistan). Tous deux membres d’une alliance militaire autour de la Russie, l’OTSC, mais aussi membre de l’Organisation de Coopération de Shanghai et routes commerciales majeures entre Chine et Russie. Les guerres de 2021 et 2021 ont sonnés comme un rappel. La violence des affrontements et leur inutilité a provoqué une réaction. Très rapidement, la question de la frontière a été mise sur la table. Le chemin fut long et sinueux mais on voit le résultat, en 2025, de la volonté politique pour construire un compromis. Evidemment, le spectre du conflit n’a pas disparu, au contraire. La question de l’eau reste centrale dans la vallée, elle inclue d’ailleurs un troisième acteur, l’Ouzbékistan. Le principal problème réside dans la concurrence entre les populations locales, pour les réservoirs d’eau, les barrages et les rivières. Pour cela, il est nécessaire que d’autres accords soient organisés pour faire appliquer à l’échelle locale une plus grande coopération frontalière, dans un contexte de démographie toujours importante dans la région (alors qu’elle baise partout dans le monde). Les accords de démarcation représentent un premier pas concret mais leur application dépendra de la coopération locale et de la transparence des autorités. Il n’est pas impossible que les transitions politiques à venir ou qu’une situation exceptionnelle (pénurie d’eau par exemple) puisse déclencher un nouveau conflit, d’où la nécessité de mettre en place des mécanisme de règlements au préalable.
2- L’Ouzbékistan, médiateur de premier plan
L’Ouzbékistan, sous la présidence de Shavkat Mirziyoyev, s’est imposé comme un acteur clé dans la stabilisation des frontières en Asie centrale ces dernières années. D’abord avec le traité de 2022 entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, ratifié en novembre, qui a délimité 302,29 km de frontière commune en 35 sections et réglé le statut du réservoir d’Andijan (Kempirabad), notamment en établissant une gestion conjointe de ses ressources en eau. Ces accords ont en outre impliqué des échanges de terres, compensation, et garanties d’accès pour les populations locales. C’est un premier pas qui a clairement montré la voie à la résolution du conflit Tadjikistan-Kirghizistan, à l’heure du désengagement russe et de la focalisation du monde sur d’autre sujets. En 2025, l’Ouzbékistan joue un rôle structurant dans le cadre plus large de la résolution du conflit Tadjik-Kirghiz : le sommet trilatéral de Khujand (31 mars) a été l’occasion de signer le Traité sur le point de jonction des frontières entre les trois pays, ainsi que la Déclaration de Khujand d’amitié perpétuelle. L’Ouzbékistan a ainsi aidé à cimenter juridiquement et symboliquement la fin des différends frontaliers non seulement bilatéraux mais concernant le tripoint entre Kirghizstan, Tadjikistan, et lui-même. Par ses initiatives, l’Ouzbékistan a aussi contribué à rendre tangible l’intégration régionale : modernisation des postes frontaliers, accords d’échanges économiques, amélioration des liaisons routières, coopérations dans la gestion de l’eau et des infrastructures frontalières. Le pays a également mis en pratique une logique de confiance mutuelle, en soutenant les négociations entre ses voisins, en participant à des protocoles techniques, cartographiques et juridiques nécessaires à la démarcation. L’Ouzbékistan est apparu non seulement comme un voisin concerné, mais comme un médiateur et facilitateur efficace, capable de lier diplomatie, technique, symbolique et coopération régionale. Son rôle a complété – voire corrigé – le vide laissé par l’OTSC et la Russie, en fournissant le cadre diplomatique, la légitimité régionale et les mécanismes pratiques pour que des accords frontaliers longtemps gelés puissent aboutir.
3- Une stabilité conditionnée
La stabilité issue des accords de 2024–2025 reste fragile et conditionnée par plusieurs facteurs. Les risques de rechute demeurent élevés tant que la logique militaire et nationaliste continuera d’imprégner les régimes de Douchanbé et Bichkek. La militarisation des zones frontalières, l’utilisation de la rhétorique nationaliste par les deux présidents pour renforcer leur légitimité, ainsi que les tensions communautaires autour de l’accès à l’eau et aux pâturages, peuvent facilement rallumer l’étincelle du conflit. Cependant, si les mécanismes de coopération transfrontalière sont effectivement mis en place — notamment la commission conjointe de gestion de l’eau de l’Isfara, la réouverture des routes commerciales et la création de groupes locaux de dialogue — ils peuvent devenir des garde-fous solides contre une escalade militaire. La clé réside aussi dans l’inclusion des communautés locales, principales victimes des affrontements passés : leur participation aux décisions sur l’eau, la terre et les routes est essentielle pour éviter une marginalisation génératrice de nouvelles violences. À l’échelle régionale, ces accords ouvrent des perspectives d’intégration plus poussée, dans le sillage de la dynamique ouzbèke depuis 2016 : coopération tripartite autour de la vallée du Ferghana, développement de corridors commerciaux Chine–Asie centrale–Europe, mais aussi partenariats énergétiques comme CASA-1000. Enfin, sur le plan international, le suivi par l’ONU, l’OSCE et certaines ONG peut renforcer la crédibilité du processus, en assurant un contrôle sur la mise en œuvre et en soutenant des programmes transfrontaliers de développement. La paix durable ne peut être garantie que par un équilibre subtil entre souveraineté nationale et coopération régionale, auquel viennent s’ajouter des garde-fous internationaux.
Conclusion
La signature du traité frontalier du 13 mars 2025 entre le Kirghizistan et le Tadjikistan constitue une étape historique dans l’apaisement d’un conflit enraciné depuis des décennies. En délimitant la totalité de leurs frontières et en prévoyant des mécanismes de coopération autour de l’eau, des routes et de l’énergie, les deux pays offrent à la vallée du Ferghana l’espoir d’un avenir plus stable. Cette avancée n’aurait toutefois pas été possible sans la médiation active de l’Ouzbékistan, qui s’affirme comme un acteur régional incontournable, ni sans l’attention de la communauté internationale. Néanmoins, cette paix reste conditionnelle : l’instrumentalisation nationaliste, la pression démographique et la rareté des ressources continuent de menacer l’équilibre fragile construit à Bichkek et Douchanbé. L’avenir dépendra de la capacité des États à intégrer les populations locales dans la mise en œuvre des accords, à développer des mécanismes transfrontaliers durables et à inscrire leur coopération dans un cadre régional plus large. En définitive, le conflit kirghizo-tadjik rappelle que les frontières en Asie centrale sont moins des lignes fixes que des espaces de négociation et de pouvoir. L’ouverture de ce processus soulève ainsi une question plus vaste : celle de savoir si la vallée du Ferghana, longtemps symbole de divisions, pourrait devenir le laboratoire d’une intégration régionale réussie en Asie centrale.
Bibliographie :
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Annexes
Annexe 1 : rencontre des chefs d’Etats Tadjiks, Kirghizes et Ouzbèkes
Annexe 2 : Carte de la région de la vallée du Ferghana
Annexe 3 : Carte de la zone frontalière disputée – Anadolu Ajancy
Annexe 4 : Carte du découpage soviétique de la région – Rahnamo, A. (2022, 29 novembre). Tajik-Kyrgyz border conflicts: who is really the aggressor? Asia‑Plus. https://asiaplustj.info/tj/node/319360
Annexe 5 : Carte des affrontements frontaliers du 30 avril 2021 entre le Tadjikistan et le Kirghizistan ; C. Coelho, Radio Free Europe
Annexe 6 : Carte des combats de 2022 dans la région de Batken au Kirghizistan – Human Rights Watch. (2023, 2 mai). “When We Moved, They Shot”: Laws of War Violations in the September 2022 Kyrgyzstan – Tajikistan Border Conflict. Human Rights Watch. https://www.hrw.org/report/2023/05/02/kyrgyzstan-tajikistan-border-conflict
Notes de bas de Pages :
[1] Khassenkhanova, G. (2025, 28 mars). Kyrgyzstan and Tajikistan sign historic border agreement after decades of disputes. Euronews.
[2] Ibid
[3] Ibid
[4] Sullivan, C. J. (2021). BATTLE AT THE BORDER: AN ANALYSIS OF THE 2021 KYRGYZSTAN-TAJIKISTAN CONFLICT. Asian Affairs, 52(3), 529–535.
[5] Kloop Media Foundation. (2023, 13 décembre). Ташиев и Ятимов сообщили о согласовании более 90% кыргызско–таджикской границы. Kloop.
[6] Putz, C. (2023, 15 décembre). Big promises on the Kyrgyz-Tajik border. The Diplomat.
[7] Ibid
[8] Kloop.kg op cite
[9] RFE/RL’s Kyrgyz Service. (2023, 3 octobre). Kyrgyz, Tajik Officials Sign Protocol On Disputed Border Areas, But Don’t Give Details. RFE/RL
[10] Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Tajikistan. (2025, 13 mars). Signing of new cooperation documents between the Republic of Tajikistan and the Kyrgyz Republic.
[11] Catherine Putz, « Kyrgyz and Uzbek Presidents Sign Border Agreements Into Law », The Diplomat, 1er décembre 2022
[12] Yevgeniya Mikhailidi, « Border breakthrough: Kyrgyzstan and Tajikistan end decades of dispute », Daily Sabah, 19 mars 2025
[13] SpecialEurasia. (2025, 31 mars). Khujand Declaration and Diplomacy in Central Asia
[14] Kurmanalieva, G. (2018). Kyrgyzstan and Tajikistan: Endless Border Conflicts. L’Europe en Formation, 2018/1(385), 121–130
[15] Carnegie.ru. (2018, 18 avril). Kyrgyzstan and Tajikistan: Endless Border Conflicts
[16] Carnegie.ru. (2017, 15 août). Kyrgyzstan and Tajikistan: Endless Border Conflicts. Carnegie.ru
[17] Beglaryan, D. [@beglaryan_davit]. (2021, avril 28). « Notre force était dépendante de la Russie et illusoire. » [Tweet]. X.
[18] Mitzer, S., & Oliemans, J. (2022, 3 octobre). Documenting Losses During The September 2022 Kyrgyzstan–Tajikistan Border Clash. Oryx.
Clément Molin
