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Depuis des siècles, les Burakumin et leurs ancêtres subissent une stigmatisation persistante au Japon. Cette discrimination, souvent qualifiée par les Japonais de phénomène historique appartenant au passé, demeure néanmoins ancrée dans la société.

L’exclusion des membres de cette minorité est d’autant plus particulière qu’ils ne diffèrent pas des autres Japonais sur le plan phénotypique, ethnique, religieux ou linguistique. Alors que cette inégalité de traitement est bien moins visible au sein de la société que dans les années 1960, elle peine à être enrayée et se manifeste de façon cachée sous deux aspects essentiels : le mariage et la recherche d’un emploi.

Une discrimination basée sur un mépris de classes ?

La discrimination à l’égard des Burakumin a pris forme à Kyoto dès le Xe siècle, une période où la ville était le centre politique et culturel du Japon. À mesure que la société se structuraient, l’écart entre les classes dominantes, riches et puissantes, et les individus démunis se creusa. Ceux qui étaient incapables de s’acquitter des lourds impôts destinés à soutenir la classe noble furent ostracisés et contraints de vivre dans des zones indésirables, telles que les plaines inondables des rivières. Ce groupe marginalisés finissaient par effectuer les travaux dits des « 3-D » (dirty, difficult and dangerous) que la société avait besoin de faire, mais que personne ne voulait accomplir. Au fil du temps, cette marginalisation s’est institutionnalisée, donnant naissance à un système de castes. Les Burakumin furent alors divisés en deux catégories distinctes : les Eta (les « souillés ») et les Hinin (les « non-humains »). Les premiers prenaient en charge la mort des animaux, les professions liées au cuir et à la viande, ainsi que les funérailles des défunts. Les seconds étaient surtout des mendiants. Ces deux groupes étaient inclus dans la catégorie des Senmin, qui signifie « les gens du bas peuple ». Bien que les Semnin se retrouvaient en bas de la hiérarchie sociale, leur stigmatisation dépasse largement la simple catégorisation sociale. En effet, certains senmin comme les Eta possédaient la compétence particulière de pouvoir s’occuper de la souillure liée à la mort. Ceux qui la possédaient étaient considérés comme ayant une existence souillée et ils étaient mis à l’écart du reste des Japonais. Ainsi, ils se voyaient imposer des restrictions sévères, telles que l’interdiction de manger, de boire et de circuler en ville après la tombée de la nuit et étaient contraints de quitter la route lorsqu’ils croisaient des citoyens.

L’intensité de cette marginalisation s’explique par la croyance japonaise que la mort, le sang, l’accouchement, la maladie, l’alimentation carnée ou les incendies étaient considérés comme des « choses impures » détestées par les « kami » et susceptibles de causer la souillure. Au contact de cette souillure, il existait la crainte qu’un malheur se produise tel que la maladie ou la mort. La discrimination à l’égard des Burakumin est donc en partie liée à une discrimination professionnelle envers certains corps de métiers.

En 1871, le gouvernement Meiji abrogea le « système des statuts », estimant que la transition vers une société moderne, marquée par l’industrialisation, la propriété privée et une taxation universelle, rendait incompatible le maintien du système de castes. Pourtant, la discrimination persistait puisque la notion de race a progressivement pris le relais sur l’idée de souillure. En effet, avec le début de l’anthropologie moderne à la fin du XIXe siècle, les anthropologues japonais tentèrent d’apporter des preuves scientifiques pour démontrer que les Burakumin seraient racialement différents. Ainsi, les scientifiques définissaient les Eta comme biologiquement distincts, et des enquêtes minutieuses furent effectuées sur divers segments de leur corps afin de mettre en lumière plusieurs attributs physique dissociables des autres Japonais. Par la suite, ces résultats furent largement relayés par la presse de l’époque. Il faudra attendre 1919 pour que l’historien Kita Sadakichi, réfute l’idée que les Burakumin sont différents des autres Japonais. En 1950, un rapport de l’UNESCO a de nouveau démenti cette croyance. Pourtant, elle reste encore présente au sein de la société japonaise, et la peur de mélanger son sang avec un Burakumin par crainte de souiller son arbre généalogique demeure une préoccupation soulevée par les non-Burakumin pour légitimer le refus de se marier avec eux.

Bien que le taux d’intermariage entre les deux groupes continue de croître depuis la période post-guerre, la discrimination au moment de se marier n’a pourtant pas disparu. La communauté Burakunim doit notamment faire face au dilemme de dissimuler ou d’exposer à leur conjoint leur « identité ». 

De plus, ils continuent de faire face à des discriminations profondes dans le domaine de l’emploi. En effet, ils rencontrent de grandes difficultés à accéder à des postes stables et sécurisés, souvent écartés des opportunités de progression économique et sociale. Bien que la loi interdise les pratiques discriminatoires, de nombreuses entreprises poursuivent illégalement des enquêtes sur la généalogie des candidats pour identifier les descendants de Burakumin.  Grâce au système de registre familial (koseki), les liens avec les zones Buraku peuvent être retracés facilement. Bien que l’accès à ces informations soit censé être restreint, des fuites se produisent fréquemment. En conséquence, ils se retrouvent fréquemment confinés à des emplois précaires ou socialement dévalorisés, rappelant les métiers historiquement associés à leur caste.

La perpétuation de la discrimination : le résultat d’une inaction étatique ?

Face à la persistance de la discrimination, le gouvernement japonais a tenté de réguler la situation. En 1996, une loi a été adoptée pour promouvoir la protection des droits de l’homme, incluant la création d’un conseil pour l’éducation aux droits humains et des mesures de réparation pour les victimes. Dans les années 1960-1970, pour améliorer les infrastructures des zones Buraku, qui étaient particulièrement pauvres et sous-développées, des projets de réaménagement ont été mis en place. En matière d’accès à l’éducation et à l’emploi, des efforts ont été entrepris par les gouvernements nationaux et locaux  à travers des programmes d’action positive dans l’emploi et des initiatives éducatives anti-discrimination. Toutefois, ces mesures ont souvent été entravées par les préjugés profondément ancrés de certains administrateurs. De plus, elles ont parfois donné lieu à des plaintes de « discrimination inversée », exacerbant ainsi la perception négative des Burakumin comme étant « différents ». C’est donc un échec  pour les mesures de discrimination positive appliquées entre 1969 et 2002.

Face à l’inefficacité de la réponse étatique, la Ligue de libération des buraku, fondée en 1922 sous le nom de Suiheisha et renommée ainsi en 1955, s’est fixé pour mission de libérer les Burakumin des discriminations structurelles et sociales qu’ils subissent. L’une de ses stratégies de lutte, appelée kyūdan tōsō (lutte accusatoire), consiste à convoquer et dialoguer directement avec les auteurs d’actes discriminatoires pour les confronter à leurs actions. Ce procédé, que le mouvement considère comme un droit de défense légitime en réponse à des outils juridiques insuffisants, vise à soutenir les victimes de discrimination. Cependant, cette approche a parfois laissé dans l’opinion publique l’image d’une organisation violente ou opportuniste. Cette méfiance généralisée envers la Ligue a, paradoxalement, renforcé certains préjugés à l’encontre des Burakumin, compliquant davantage leur combat pour une véritable égalité.

Nina SAG

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