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L’Europe « herbivore » face à la guerre

Le 28 février 2026, Bruxelles a appris par les agences de presse que ses alliés venaient de déclencher une guerre. Rarement l’impuissance stratégique européenne aura été exposée avec une telle netteté. L’avertissement, pourtant, n’était pas nouveau. Dès octobre 2022, Josep Borrell appelait les Européens à ne plus se comporter en « herbivores dans un monde de carnivores ». Deux ans plus tard, Emmanuel Macron reprenait la même image à Budapest pour souligner qu’une Europe qui renoncerait à la puissance laisserait d’autres définir seuls le rapport de force. Le 28 février a transformé cette métaphore en diagnostic. La guerre contre l’Iran ne révèle pas seulement les divisions européennes face à une crise majeure. Elle met à nu une faiblesse plus profonde, celle d’une Union qui demeure une puissance de normes, mais peine toujours à devenir un acteur stratégique.

Alignés sur le régime, divisés sur la guerre

Les Vingt Sept sont alignés sur le diagnostic. Le Conseil a rétabli en septembre 2025 l’intégralité des sanctions nucléaires suspendues depuis le Plan d’action global commun (JCPOA). En juin 2025, le Conseil européen réaffirmait collectivement qu’un Iran nucléarisé était inacceptable. Trois séries de sanctions ont sanctionné les livraisons de drones à la Russie et le soutien aux proxies régionaux. L’E3, composé de la France, de l’Allemagne et du Royaume Uni, continue de défendre une issue diplomatique. Mais ce consensus porte sur le régime iranien, pas sur la guerre qui lui est faite.

Vienne, héritage réel, mythe partiel

L’Europe a une histoire sur ce dossier. En 2003, Dominique de Villepin convainc Téhéran de négocier via la troïka E3 plutôt que d’affronter le Conseil de sécurité. En 2015, Federica Mogherini coordonne la signature du JCPOA, notamment via un enrichissement limité à 3,67%, inspections AIEA renforcées et des sanctions levées. Lorsque Trump claque la porte en 2018, les E3 inventent INSTEX, mécanisme de troc inédit pour maintenir un lien économique avec Téhéran malgré Washington. Tentative sans précédent de découplage partiel. L’échec des négociations de 2021 2022, l’Iran refuse le texte final européen, dit l’essentiel, puisque sans levier américain, l’Europe ne peut rien forcer.

La France illustre cette ambivalence mieux que quiconque. Sa tradition diplomatique avec l’Iran est longue, son engagement dans les négociations nucléaires constant depuis 2003. Mais la Fondation pour la Recherche Stratégique le documente sans ménagement. Sous Sarkozy, Paris s’est aligné sur la ligne dure au détriment du dialogue, les négociations décisives du JCPOA se sont jouées entre Washington et Téhéran, et les Européens ont contresigné sans en être les architectes. La France n’a pas échoué malgré sa tradition diplomatique avec l’Iran. Elle a parfois échoué à cause d’elle, convaincue de mieux connaître Téhéran que Téhéran ne se connaît lui même. La FRS parle de “vestales de la non prolifération” plutôt que de facilitateurs. Cet héritage pèse sur toute prétention française à la médiation aujourd’hui. Cet héritageexplique en partie pourquoi les Européens ne réagissent pas à cette guerre de la même façon, chacun en porte une version différente

Une guerre qui divise, et un retournement qui révèle

L’Institut Jacques Delors le formule sans détour que la guerre « divise les Européens, les détourne de l’Ukraine et les inquiète doublement. » Ni le rapport de l’AIEA ni celui de la CIA n’attestaient d’une menace nucléaire iranienne immédiate au sens requis pour justifier une frappe préemptive. Ce constat partagé n’empêche pas des trajectoires radicalement divergentes.

L’Allemagne assume sa Zeitenwende, solidarité alliée avec Washington et Tel Aviv, Friedrich Merz déclare qu’il « endurera » les pressions économiques sans fléchir. La France cherche une voie médiane. Macron propose une coalition maritime pour sécuriser le détroit d’Ormuz, le canal de Suez et la mer Rouge, en insistant sur le caractère strictement défensif de toute opération française. L’Espagne qualifie l’intervention d’illégale au regard du droit international, tout en centrant son message domestique sur la protection des ménages. La Pologne ne parle pas de l’Iran. Elle parle de l’Europe, et c’est peut être la seule à avoir compris la bonne question. Varsovie refuse toute dispersion militaire hors du flanc oriental de l’OTAN, non par neutralité, mais parce qu’elle sait que l’Europe ne sera jamais unie sur rien tant qu’elle ne l’est pas d’abord sur sa propre survie.

Ce qui frappe autant que les positions finales, c’est la séquence qui y a mené. Plusieurs États, dont la France et l’Allemagne, ont exprimé des réserves publiques avant de rectifier leur posture sous pression américaine. Ce glissement dit une chose claire : l’Europe n’a pas de doctrine pour les crises de haute intensité, elle s’ajuste.

La vulnérabilité énergétique comme contrainte stratégique

Les échanges directs UE Iran sont négligeables, 4,5 milliards d’euros, 0,1 pour cent des flux commerciaux européens. La guerre frappe l’Europe autrement, elle le fait par les marchés. Environ 20 pour cent du pétrole et du GNL mondial transitent par le détroit d’Ormuz. L’Institut ifo chiffre à 6,2 pour cent la part des importations européennes de pétrole et à 8,7 pour cent celle du GNL qui empruntent ce passage. Le prix du gaz TTF est passé de 31,9 à 54,3 euros par MWh en quarante huit heures. La frappe iranienne sur une installation qatarie dès le 2 mars a amplifié le choc. Le Qatar est un fournisseur majeur de GNL européen, dans un contexte où l’UE, sortie du gaz russe, est structurellement dépendante du GNL maritime. Selon l’Oxford Institute for Energy Studies, un blocage durable du détroit pourrait pousser les prix au delà de 90 euros par MWh. Pour la deuxième fois en quatre ans, une décision prise ailleurs se transforme en crise intérieure européenne.

Le détroit d’Ormuz est l’un des rares terrains de convergence réelle entre États membres, ce qui en dit long sur l’état de la politique étrangère européenne. Quand les intérêts économiques immédiats parlent, l’unité suit, lorsque ce sont les valeurs, elle se dérobe. Le problème est que sécuriser le détroit d’Ormuz exige les deux et que l’Europe ne peut pas le faire sans les États-Unis qu’elle n’ose pas contredire.

La relation transatlantique : ni alignement, ni rupture

L’Europe adopte sa posture habituelle, ni avec, ni contre. Elle ne participe pas à la guerre, elle ne la condamne pas. Elle propose de sécuriser le détroit. Ce positionnement est cohérent avec trente ans de pratique. L’Europe intervient en aval des crises, rarement dans leur déclenchement. Ce qui change, c’est le contexte. Les déclarations de Trump sur l’OTAN alimentent une incertitude structurelle qui produit des effets opposés selon les capitales. Les États d’Europe centrale se rapprochent de Washington par crainte de l’abandon, d’autres voient dans cette incertitude l’argument pour construire une autonomie. Guillaume Duval formule la disjonction crûment, ce qui est « bon pour Israël » ne l’est « pas forcément pour l’Amérique, et encore moins pour l’Europe. »

Ce que personne ne dit encore tout à fait ouvertement, mais que cette crise rend pensable, c’est que l’Europe a peut-être besoin d’être stratégiquement désillusionnée pour enfin affronter la question qu’elle repousse depuis trente ans, celle d’une politique étrangère et de sécurité commune capable de décider autrement qu’à l’unanimité et d’agir autrement qu’en réaction.

La PESC, entre paralysie institutionnelle et impuissance stratégique

La règle de l’unanimité paralyse mécaniquement toute orientation collective dès qu’un État membre s’y oppose. C’est connu, documenté, jamais réformé, et à ce stade, ne pas réformer est un choix politique, pas une fatalité institutionnelle. Mais il existe une limite plus profonde encore, celle de l’incapacité à assumer le coût politique de l’usage de la force. Mogherini à Vienne en 2015 montre ce dont l’Europe est capable dans un contexte favorable. À l’inverse, l’année 2026 révèle une Union qui peine à exister dans les phases de décision que les grandes puissances gardent pour elles.

Dans ce contexte, réformer le vote en PESC apparaît comme une nécessité. Non par idéalisme, mais parce que l’unanimité est devenue une garantie d’irrélevance. Vingt-sept droits de veto sur les crises de haute intensité, c’est vingt-sept façons de ne rien décider quand cela compte. Dans le même esprit, européaniser la coalition maritime s’impose également. La proposition Macron est juste dans son principe mais insuffisante dans son format. La France seule dans le détroit d’Ormuz envoie un signal national habillé en initiative collective. À l’inverse, une opération sous pavillon de l’Union européenne, sur le modèle d’EUNAVFOR ASPIDES en mer Rouge, en changerait la signification politique.

Parallèlement, il convient de réactiver la médiation nucléaire. Le canal existe, avec un E3 élargi à l’Autriche ou à la Suisse, des canaux parallèles via l’Italie et la Turquie, et des préconditions iraniennes non négociables, cessez-le-feu, droit à l’enrichissement civil selon le TNP, levée des sanctions de septembre 2025 contre reprise des inspections de l’AIEA. L’Europe dispose ici d’un argument singulier. Elle n’a pas rompu le JCPOA, elle ne poursuit pas d’objectif de changement de régime et elle a maintenu INSTEX comme signal de bonne foi. Toutefois, sans ouverture américaine, même tacite, cette stratégie restera largement symbolique.

Enfin, accélérer l’électrification s’impose comme un impératif stratégique. Non pas seulement pour des raisons climatiques, mais pour réduire une dépendance structurelle à des détroits que d’autres peuvent menacer de fermer.

Par conséquent, le problème n’est pas de savoir quoi faire. Il est de savoir ce que l’Union est encore capable de décider lorsque la crise exige autre chose que des principes.

Une autonomie stratégique sous contrainte

L’Europe sort de cette crise avec trois certitudes nouvelles. Son consensus normatif ne lui achète aucune place dans les décisions stratégiques que Washington et Tel Aviv prennent seuls. Sa dépendance énergétique est un risque de sécurité nationale, pas une variable d’ajustement économique. Et la disjonction entre intérêts européens et stratégie américaine n’est plus un tabou, elle se dit. La vraie rupture n’est pas que l’Europe se détache des États Unis. C’est qu’une Amérique en redéfinition de ses priorités l’oblige à construire, dans l’urgence, une autonomie qu’elle a toujours remise à plus tard.

Deux scénarios sont possibles, cette pression catalyse enfin les réformes repoussées depuis trente ans, ou elle se dilue, comme à chaque crise, dans les déclarations d’unité et le retour discret à la dépendance. L’Europe a peut être besoin que ses alliés la trahissent pour se construire. Ce serait une façon amère d’avoir raison.

 

 

Sources : Institut Jacques Delors, mars 2026 ; Fondation pour la Recherche Stratégique, 2023 ; Conseil de l’UE, Règlement 2025/1975 ; IDDRI, mars 2026 ; Oxford Institute for Energy Studies ; Euronews, mars 2026 ; MAE France, diplomatie.gouv.fr

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